Comment designers et marques donnent-ils accès au futur ?
Que retenir de ce rendez-vous incontournable de la scène design ? Cette année j’ai cherché à relever la diversité des approches dans les projections futuristes présentées par les marques et designers, étudiants ou confirmés. Plus que jamais il ne s’agit pas de prédire le futur mais de proposer des dispositifs pour l’imaginer ensemble.
1. Casser les archétypes (en cuisine)
Au fond du hall Eurocucina dédié aux cuisinistes internationaux, le stand de l’agence égyptienne Amr Helmy détonne et questionne sur notre façon de concevoir la cuisine à travers trois archétypes : passé, présent et futur. La salle à manger victorienne et son lourd mobilier reflètent la tradition et routines. L’école du Bauhaus a révolutionné cette approche en se focalisant sur la fonction et les usages. L’industrialisation a été le terreau favorable au Bauhaus, aboutissant à la conception par modules. Cet enseignement reste toujours appliqué aujourd’hui alors que nos modes de vie et de fabrication évoluent. Comment dépasser l’archétype du Bauhaus ? Le concept futuriste d’Amr Helmy essaye de relever ce défi en tablant sur les technologies de pointe, l’IA bien-sûr, mais aussi la culture littéraire. La cuisine de demain est pensée comme une immense bibliothèque aux lignes diagonales. Elle rassemble les ouvrages clés de l’humanité, au centre desquels les plats apparaissent comme par enchantement, nourrissant corps et esprit. Une vision poétique qui est une invitation à se libérer du Bauhaus.

A côté de cette réflexion rupturiste, celles proposées par les cuisinistes semblent bien timorées bien que cherchant également à casser les archétypes à leur manière. Chez Veneta Cucine, Oltre, le concept de l’architecte Carlo Ratti consiste en un module qui se déploie tel un ruban, tout en courbes et miroirs, connectant intérieur avec l’extérieur. On reste dans le module mais sa fonction est aussi de relier les environnements. La cuisine n’est plus reléguée dans une pièce, ni placée au centre de l’espace de vie mais accompagne les moments de vie comme un fil conducteur. Next125 nous a habitué à présenter à chaque salon la vision futuriste de la cuisine d’une personnalité. Après « fireplace » cuisine pensée comme un foyer par l’architecte Diébédo Francis Kéré, c’est le créateur Ankon Mitra qui décompose la cuisine en trois blocs monolithiques indépendants selon leur fonction : laver, cuire, conserver. Une approche déconstructive qu’on retrouve chez TM Italia dans la Limited Edition Kitchen Suite Impexa avec trois blocs « totémiques » aux surfaces métalliques, taillés tels des diamants et placées librement dans l’espace. On reste toujours dans le module, mais en transformant ces éléments de la cuisine en une sorte d’oeuvre d’art entre lesquels se déroule la préparation des repas.
Quels sont les « Bauhaus » de votre industrie ? Ces archétypes, règles implicites qui ont longtemps fait leurs preuves mais que plus personne n’ose remettre en question ?

2. Explorer nos vulnérabilités
Une autre approche observée à Milan consiste à ne plus imaginer le futur à partir de nouvelles technologies ou de nouveaux usages, mais à partir de ce qui devient fragile. Les projets prennent comme point de départ une ressource menacée, un équilibre qui se dégrade ou un patrimoine susceptible de disparaître, puis explorent les conséquences de cette évolution.
Le projet Microbial Scents explore l’évolution des paysages olfactifs de Rome face au changement climatique. La biodesigner Lucrezia Alessandroni a mené une enquête d’ethnographie olfactive composée d’entretiens avec des habitants et de « smell walks » afin de documenter les odeurs associées à quatre pratiques traditionnelles de la ville. Les senteurs associées aux marchés, aux jardins ou aux traditions culinaires pourraient disparaître sans que nous en ayons réellement conscience. Elle y décèle des rémanences des transhumances, de l’activité de pêche sur les côtes ou de la truffe. Ces observations ont ensuite été croisées avec des données écologiques et des projections climatiques pour anticiper l’évolution de ces odeurs dans les décennies à venir. Le projet mobilise des méthodes de biodesign pour développer des fragrances microbiennes inspirées de ces senteurs et met en place des protocoles permettant de les conserver sous forme physique et numérique afin d’en constituer une archive sensorielle.
Avec Feeding the Future, SKS s’intéresse au cycle de vie des aliments. L’installation propose un parcours immersif où l’intelligence artificielle accompagne les visiteurs dans la découverte de pratiques de conservation visant à limiter le gaspillage alimentaire. Le projet ne présente pas un nouvel appareil électroménager mais explore différentes façons de prolonger la durée de vie des ressources alimentaires.
Le projet Future Memories, conçu avec l’entreprise japonaise Sansui, part d’un autre constat : le sort des maisons traditionnelles japonaises, les kominka, nombreuses à être abandonnées et vouées à la destruction. Le designer Roberto Sironi imagine une collection d’objets réalisée à partir de poutres récupérées avant la démolition de ces bâtiments. Chaque pièce conserve les marques du temps et témoigne d’un savoir-faire architectural vernaculaire que le projet contribue à transmettre sous une nouvelle forme.

Enfin, le projet Peace Island, imaginé dans le cadre du Toyo Ito International Children’s Workshop, rassemble près d’une centaine de maquettes réalisées par des enfants de plusieurs pays autour du thème de la « Maison du cœur ». Présentées aux côtés des propositions d’architectes internationaux, ces réalisations donnent à voir une diversité de représentations de l’habitat et invitent à considérer les aspirations des plus jeunes comme une matière à explorer pour penser les environnements de demain. Le projet place ainsi les enfants au centre du processus de projection, en tant que population particulièrement sensible aux transformations de l’espace de vie, et cherche à identifier ce qui compte pour eux dans l’habitat, à travers leurs propres représentations et priorités.

Dans cette perspective, la question n’est plus seulement ce que nous voulons créer, mais ce que nous acceptons de voir disparaître, de transformer ou de protéger. Quelles sont, dans vos propres secteurs, les ressources, les usages ou les savoir-faire déjà en tension ?
Qu’est-ce qui est en train de s’effacer sans que cela soit encore pleinement visible ?
Et que devient la démarche d’innovation lorsqu’elle part non pas de l’opportunité, mais de la fragilité ?
3. Mettre le futur en débat
Une troisième approche observée à Milan consiste à utiliser le design comme un dispositif de discussion. Plutôt que de représenter un futur possible, les projets proposent une expérience, une interaction ou une mise en situation qui amène les visiteurs à se positionner face à une hypothèse.
Le projet Bot or Not, développé par des étudiants de l’Université de Malmö en collaboration avec l’entreprise de cybersécurité Surfshark, prend la forme d’une borne interactive inspirée des salles d’arcade. Le dispositif s’inscrit dans un contexte où, selon les données présentées par le projet, plus de la moitié des contributeurs en ligne seraient des bots, ce qui rend plus difficile l’identification des interactions réellement humaines. Les visiteurs commencent par créer leur propre agent conversationnel, puis le déploient dans un espace numérique simulé où il interagit avec d’autres contenus. Ils sont ensuite invités à parcourir un flux de commentaires et à distinguer ceux rédigés par des humains de ceux générés par des bots. L’expérience se déroule sous forme de jeu de détection. À la fin du parcours, une impression papier est générée avec son score et les paramètres de son agent. Personnellement cela m’a interpellé, l’exercice n’est pas évident, peut-on s’entrainer à distinguer les interactions humaines des bots, pouvons-nous développer une sensibilité ?
Avec The Recovery Index, des étudiants de la School of Design and Media imaginent une mégapole située en 2045 où les épisodes de chaleur extrême et l’intensification du travail ont fait de la récupération physique une ressource réglementée. Le projet prend la forme d’un ensemble de dispositifs matériels et narratifs : un bracelet de suivi biométrique qui mesure en continu le niveau de fatigue, une interface de type application mobile qui attribue des quotas de repos quotidiens, et des documents administratifs simulant des autorisations de récupération délivrées par une autorité centrale. L’installation comprend également des espaces de simulation où les visiteurs doivent consulter leur “solde de récupération” avant d’accéder à des zones de repos conditionné. L’ensemble est complété par des affiches et formulaires inspirés de systèmes bureaucratiques, décrivant les règles de fonctionnement de ce régime fictif. Un monde dystopique qui pose la question épineuse de la répartition des ressources alors que nous affrontons déjà les chaleurs extrêmes. Quelles pourraient être les alternatives ?
Le projet Wild Future Tarot, développé par le studio Kairos Futura, s’inscrit dans le cadre de l’initiative The Future Is On Earth, un programme qui rassemble des projets de design et de recherche autour des imaginaires du futur en lien avec les enjeux écologiques et sociaux contemporains. Le dispositif prend la forme d’un jeu de cartes inspiré du tarot. Chaque carte présente une situation décrivant un futur possible. Les visiteurs tirent une carte, lisent le scénario associé, puis sont invités à imaginer la vie de leur arrière-petit-enfant dans ce contexte. Ils rédigent ensuite une lettre adressée à cet arrière-petit-enfant, dans laquelle ils peuvent exprimer des projections, des inquiétudes ou des conseils. L’ensemble des lettres produites par les participants est conservé et constitue progressivement une collection de récits individuels.

Dans chacun de ces projets, le visiteur ne se limite pas à observer une installation. Il est amené à réaliser une action : jouer, écrire, choisir, interpréter ou interagir avec un dispositif. Le futur prend ainsi la forme d’une expérience à vivre plutôt que d’un scénario à contempler. Cette approche invite à s’interroger sur les méthodes mobilisées dans les démarches de prospective. Au-delà des rapports, des scénarios ou des présentations, quelles formes d’expériences pourraient permettre de faire émerger des réactions, des échanges ou des points de vue différents ? Comment transformer un exercice de projection en un dispositif auquel les participants prennent véritablement part ?
Ces trois approches montrent que la prospective par le design ne consiste pas uniquement à imaginer des objets ou des technologies nouvelles. Elle peut aussi consister à interroger les modèles existants, identifier les tensions émergentes et créer des espaces où différents futurs peuvent être explorés.
Vous cherchez à explorer les futurs possibles de votre marché, de vos clients ou de vos usages ? Échangeons sur les méthodes qui peuvent vous aider à franchir le cap des horizons courts.
